De la force à la sagesse
Mon parcours a commencé par les arts martiaux : construire le corps, apprendre la technique, développer l’efficacité, la discipline, l’engagement et la capacité à protéger. J’avais aussi un besoin profond de bouger, de libérer une énergie intérieure très présente et d’apprendre à la canaliser. La pratique martiale m’a offert un cadre pour transformer cette intensité en force maîtrisée, en concentration et en potentiel d’action. Cette énergie m’a beaucoup construit, mais elle m’a aussi conduit à dépasser les limites de mon corps, jusqu’à subir une rupture des ligaments croisés aux deux genoux.
En effet, mon entrée dans le Kuksŏndo, en 2000, répondait aussi à une nécessité très concrète. La perspective d’une reconstruction ligamentaire était alors envisagée. J’ai choisi d’explorer une autre voie : renforcer progressivement mes genoux et reconstruire mon équilibre corporel par les postures, la respiration, la concentration et le travail profond du corps.
Ce choix ne venait pas de nulle part.
Ji Han-Jae m’avait beaucoup parlé des bienfaits de la méditation et de l’importance de ne pas réduire la pratique martiale à sa seule dimension physique. Son enseignement m’avait déjà fait comprendre que le corps pouvait être transformé de l’intérieur, par le souffle, le Danjeon et la maîtrise de l’esprit.
Mon métier de musicien professionnel à l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine résonnait également avec cette approche. Pour un instrumentiste à vent, la respiration est bien davantage qu’un mécanisme automatique. Elle donne naissance au son, au phrasé, à l’endurance, à l’expression et à la présence.
Le Kuksŏndo réunissait ainsi plusieurs dimensions essentielles de ma vie : restaurer et renforcer mon corps, approfondir le travail respiratoire, prolonger les enseignements internes évoqués par Ji Han-Jae et retrouver, dans une pratique corporelle, ce que mon expérience musicale m’avait appris sur le souffle, l’écoute et la maîtrise de soi.
À ce jour, je n’ai pas subi d’opération de reconstruction ligamentaire. Dans mon cas personnel, la pratique progressive du Kuksŏndo a contribué au renforcement et à la stabilisation de mes genoux. Je suis heureux d’avoir choisi cette voie interne, sans prétendre que mon expérience puisse remplacer un diagnostic ou une prise en charge médicale adaptée à chacun.
Cette expérience personnelle a profondément modifié ma compréhension des arts martiaux et énergétiques. La partie externe m’a appris à construire le corps et à agir. La partie interne m’a appris à comprendre d’où naît véritablement l’action. La voie énergétique m’a ensuite conduit à une question plus profonde : pourquoi se développer, pourquoi transmettre et au service de quoi employer les capacités acquises ?
« La véritable maîtrise ne consiste pas seulement à disposer d'une énergie plus forte. Elle consiste à lui donner une intention plus juste. »
C’est à travers le Kuksŏndo, mais aussi en approfondissant le parcours de Ji Han-Jae et la naissance du Sin Moo, que cette direction est devenue plus claire.
Pour comprendre pleinement ces deux voies, il faut dépasser deux lectures trop réductrices.
La première consisterait à voir dans l’art martial une simple méthode de combat. La seconde réduirait le Kuksŏndo à une gymnastique de santé, à quelques exercices respiratoires ou à une recherche personnelle de longévité.
Ces disciplines s’inscrivent dans une conception beaucoup plus vaste de l’être humain. Le corps, le souffle, l’énergie, l’esprit, la nature et la conduite morale n’y sont pas séparés. La pratique commence par soi, mais elle ne s’achève pas en soi.
Dans la tradition coréenne, la force, la santé, la connaissance et la sagesse ne trouvent leur véritable accomplissement que lorsqu’elles permettent de devenir utile, de protéger la vie et de contribuer au bien commun.
Deux idéaux expriment particulièrement cette orientation :
Hongik Ingan — 홍익인간, 弘益人間 : contribuer largement au bien du monde humain. Guhwal Changsaeng — 구활창생, 救活蒼生 : sauver, protéger, restaurer et faire vivre les êtres sous le ciel.
Ces principes peuvent sembler abstraits. Pourtant, ils prennent une forme très concrète dans le parcours de Ji Han-Jae, dans la transmission de Chung San et dans ma propre évolution : celle d’un pratiquant parti de la puissance externe pour découvrir que la véritable maîtrise commence à l’intérieur.
1. Hongik Ingan : une idée fondatrice de la civilisation coréenne
Hongik Ingan appartient au récit fondateur de la Corée, associé à Hwanung, à Dangun et à la fondation mythique de Gojoseon.
La formule est généralement comprise comme :
« Contribuer largement au bien du monde humain. »
Elle se décompose ainsi :
홍 — Hong, 弘 : étendre, élargir, rendre vaste ; 익 — Ik, 益 : apporter un bienfait, être utile ; 인간 — Ingan, 人間 : le monde des êtres humains, la société humaine.
Hongik Ingan ne signifie donc pas simplement « être bon » ou « aider ponctuellement quelqu’un ». L’expression désigne une orientation générale de l’existence : développer ses capacités de manière à produire un bénéfice qui dépasse son intérêt personnel.
Pour un Occidental, cette idée peut être rapprochée du service du bien commun, de la responsabilité attachée au savoir et au pouvoir, ainsi que de l’idée que l’accomplissement individuel n’a de valeur complète que s’il devient fécond pour les autres.
Une pratique uniquement tournée vers la puissance, la santé, le prestige ou la longévité resterait donc inachevée. On ne développe pas le corps et l’esprit pour s’isoler du monde, mais pour mieux y prendre sa place.
2. Guhwal Changsaeng : protéger et faire vivre
Guhwal Changsaeng — 구활창생, 救活蒼生 possède une portée complémentaire.
L’expression peut se comprendre ainsi :
구 — Gu, 救 : sauver, secourir, délivrer ; 활 — Hwal, 活 : faire vivre, ranimer, restaurer la vitalité ; 창생 — Changsaeng, 蒼生 : les êtres sous le ciel, le peuple, l’ensemble du vivant.
La traduction la plus directe serait :
« Sauver et faire vivre tous les êtres. »
Dans le contexte de la pratique, on peut aussi comprendre :
« Protéger la vie, restaurer la vitalité et favoriser l’épanouissement des êtres. »
Cette expression apparaît dans le Seondoju — 선도주, la formule traditionnelle récitée dans le Kuksŏndo :
정각도원 체지체능 선도일화 구활창생
que l’on peut rendre dans son esprit ainsi :
Comprendre justement la source de la Voie, acquérir par le corps la sagesse et la capacité, s’unir dans l’harmonie de la Voie, puis protéger et faire vivre tous les êtres.
Le pratiquant acquiert donc une compréhension, une capacité corporelle et une unité intérieure, mais il ne doit pas conserver ces acquis pour lui-même. Leur finalité est Guhwal Changsaeng.
Il ne s’agit pas de se prendre pour un sauveur. Il s’agit de devenir, à son niveau, une présence qui protège plutôt qu’elle ne détruit, restaure plutôt qu’elle n’épuise, transmet plutôt qu’elle ne retient et favorise la vie plutôt qu’elle ne cherche à dominer.
La différence entre les deux idéaux peut être formulée simplement :
Hongik Ingan donne l’orientation : agir largement pour le bien humain. Guhwal Changsaeng donne la mission : protéger, restaurer et servir la vie.
3. Le Tao : la Voie qui relie toutes les étapes
Pour saisir la logique profonde du Kuksŏndo, il faut retrouver le sens du mot Do — 도, 道, le Tao : la Voie.
Le Tao n’est pas seulement une doctrine intellectuelle ou une religion au sens occidental. Il désigne à la fois l’ordre naturel selon lequel les phénomènes apparaissent et se transforment, le chemin par lequel l’être humain peut retrouver son accord avec cet ordre et une manière de vivre sans se séparer artificiellement de la nature.
Dans le Tao Te Jing, attribué à Lao Tseu, la sagesse n’est pas présentée comme une accumulation de connaissances. Elle apparaît plutôt comme un retour à la simplicité, à la souplesse et à l’action juste.
L’eau en constitue une image essentielle. Elle ne cherche pas à s’imposer, mais elle s’adapte à toutes les formes. Elle descend vers les lieux que les autres délaissent. Elle paraît faible, pourtant elle finit par transformer ce qui est dur.
Cette image éclaire aussi bien les arts martiaux internes que le Kuksŏndo :
– ne pas opposer inutilement la force à la force ;
– ne pas contraindre brutalement le corps ;
– ne pas forcer le souffle ;
– ne pas confondre volonté et crispation ;
– laisser apparaître l’action adaptée à partir d’un état juste.
La Corée a reçu et transformé de nombreux concepts venus de la pensée chinoise, sans se contenter de les reproduire. Le Do coréen s’est développé dans un univers propre, nourri par les traditions du Seon, par les pratiques montagnardes et par une vision particulière de la relation entre le Ciel, la Terre et l’être humain. Le rapprochement avec Lao Tseu éclaire donc le Kuksŏndo, mais ne l’épuise pas.
Le non-agir : agir sans forcer
Le principe du non-agir — 無爲, wu wei en chinois — est souvent mal compris en Occident. Il ne signifie pas l’inaction, la résignation ou la passivité.
Il désigne une action qui ne contrarie pas inutilement la nature des choses.
Le non-agir, c’est agir sans agitation intérieure, ne pas multiplier les efforts superflus, ne pas imposer une solution là où l’écoute et l’adaptation suffisent, intervenir au moment juste, avec le degré de force nécessaire, mais sans excès.
Dans l’art martial, il permet une action plus précise, plus économique et moins dominée par la peur ou la colère.
Dans la respiration, il consiste à ne pas fabriquer artificiellement un souffle spectaculaire, mais à créer progressivement les conditions pour qu’il devienne profond, stable et naturel.
Dans la transmission, il invite à guider sans enfermer et à faire grandir sans chercher à posséder l’élève.
4. Yin et Yang : l’externe et l’interne ne sont pas ennemis
Le Yin et le Yang ne représentent pas deux camps opposés. Ils expriment deux dimensions complémentaires d’un même mouvement.
On les retrouve dans l’inspiration et l’expiration, la contraction et l’ouverture, le repos et l’action, la fermeté et la souplesse, l’intériorité et l’extériorité, la structure et la circulation.
La partie externe des arts martiaux n’est donc pas une erreur qu’il faudrait abandonner pour accéder à l’interne. Elle en constitue l’un des pôles.
Le corps doit être construit. Il faut acquérir de l’ancrage, de la coordination, de la stabilité et une capacité d’action réelle. Mais cette construction devient stérile si elle n’est pas équilibrée par le souffle, la conscience, la souplesse et le discernement.
Inversement, une intériorité sans structure corporelle peut rester abstraite, fragile ou désincarnée.
La force sans intériorité devient dureté. L’intériorité sans structure manque d’ancrage. La Voie consiste à les unir sans les confondre.
Cette complémentarité éclaire à la fois le parcours de Ji Han-Jae et la progression du Kuksŏndo.
5. Ji Han-Jae : le sommet de la maîtrise externe
Dans la première partie de sa vie, Ji Han-Jae porta très haut la dimension martiale de son enseignement.
Élève de Choi Yong-Sul, il développa et organisa un système particulièrement riche. Il participa à l’élargissement du travail des jambes, enseigna à des forces de sécurité et fut étroitement lié à la garde présidentielle sud-coréenne.
Il atteignit ainsi l’un des sommets possibles de la voie externe : efficacité technique, reconnaissance publique, influence institutionnelle, maîtrise du combat et capacité de transmission.
Par analogie avec la progression du Kuksŏndo, cette première période peut être rapprochée du Jeonggakdo Beop : construire le corps, développer les capacités et maîtriser l’expression externe. Il ne s’agit pas d’affirmer que Ji Han-Jae utilisait lui-même cette classification, mais de montrer une convergence entre les deux parcours.
Cela comprend la posture, l’ancrage, la force, la mobilité, la coordination, l’endurance, la maîtrise technique et la capacité à agir efficacement.
Dans l’art martial, cette dimension est essentielle. Sans elle, la pratique risque de rester théorique.
Il serait toutefois inexact d’affirmer que Ji Han-Jae ignorait alors toute dimension interne. Selon son propre récit, il avait reçu de Lee Do-sa, le « Taoïste Lee », des enseignements portant sur la méditation, la respiration, les armes et des techniques coréennes de jambes.
L’interne était donc déjà présent dans sa formation. Mais, avant son incarcération, son œuvre publique demeurait principalement connue pour son efficacité martiale et son rayonnement institutionnel.
6. Lee Do-sa : le souffle, la méditation et l’unité intérieure
Lee Do-sa occupe une place singulière dans le récit de Ji Han-Jae.
Son identité historique demeure difficile à établir avec précision, mais Ji Han-Jae le présentait comme le maître auprès duquel il avait reçu une transmission intérieure comprenant notamment la méditation, la respiration, le travail du Danjeon, la maîtrise de l’esprit, les armes et des méthodes coréennes de jambes.
Lee Do-sa représente donc moins une branche technique supplémentaire qu’une autre compréhension de l’art : la technique doit surgir d’un centre intérieur organisé.
Le Danjeon n’est pas simplement un point anatomique que l’on contracterait. Il devient le centre à partir duquel le souffle se régule, l’attention se stabilise, le mouvement se coordonne, la force cesse d’être dispersée et l’émotion est progressivement maîtrisée.
Ainsi, bien avant que Ji Han-Jae ne mette officiellement en avant le terme Sin Moo, les éléments de cette transformation étaient déjà présents dans l’enseignement reçu de Lee Do-sa.
7. L’incarcération : quand la puissance extérieure ne suffit plus
Après avoir atteint une position particulièrement élevée dans le monde martial et institutionnel, Ji Han-Jae se trouvait étroitement lié aux structures de pouvoir de la Corée du Sud de cette époque.
Il enseignait aux forces de sécurité, avait été associé à la garde présidentielle et évoluait dans un environnement où l’art martial, la politique, l’autorité et les responsabilités institutionnelles étaient profondément imbriqués.
Cette ascension lui avait permis de porter son enseignement à un niveau exceptionnel. Mais elle le rendait également vulnérable aux bouleversements politiques qui pouvaient frapper ceux qui étaient proches du pouvoir.
L’assassinat du président Park Chung-hee, en 1979, provoqua une profonde instabilité. Les équilibres furent renversés et plusieurs personnes liées à l’ancien système se retrouvèrent fragilisées, écartées ou poursuivies.
C’est dans ce contexte que Ji Han-Jae fut incarcéré pendant environ une année.
Cette incarcération intervient donc au terme d’une période durant laquelle il avait atteint le sommet de la reconnaissance extérieure : prestige martial, responsabilités, proximité avec le pouvoir et rayonnement institutionnel.
Le contraste fut considérable.
L’homme qui avait appris à contrôler les autres, à former des professionnels de la sécurité et à exercer une influence importante se retrouva privé de sa liberté, de son statut et de ses moyens d’action.
Dans cet espace clos, ni la réputation, ni les titres, ni les capacités physiques ne pouvaient modifier immédiatement sa situation.
Cette épreuve peut être comprise comme une confrontation à une question essentielle : que reste-t-il de la maîtrise lorsque la puissance extérieure ne permet plus d’agir sur les circonstances ?
Cette période autour de la naissance du Sin Moo marque l’approfondissement des pratiques méditatives et internes reçues de Lee Do-sa.
Il ne renia pas l’art martial, mais son expérience semble lui avoir révélé plus radicalement ses limites lorsqu’il n’est pas accompagné d’une transformation intérieure.
Le combattant ne doit pas seulement savoir contrôler un adversaire. Il doit apprendre à gouverner sa colère, sa peur, son orgueil, son agitation, son désir de domination et sa propre dispersion intérieure.
L’incarcération ne créa donc pas soudainement la dimension interne de son enseignement. Celle-ci était déjà présente dans ce qu’il avait reçu de Lee Do-sa. Mais cette période lui donna une place nouvelle, beaucoup plus centrale.
8. Sin Moo : élever le corps, l’esprit et la durée de la vie
C’est dans cette maturation qu’apparaît pleinement le sens du terme Sin Moo :
Sin — 신, 神 : l’esprit, la dimension spirituelle, la conscience supérieure ; Moo — 무, 武 : l’art martial, la voie du guerrier.
Le Sin Moo ne représente donc pas seulement une évolution du Hapkido : il constitue le cadre conceptuel par lequel Ji Han-Jae entendait donner une finalité supérieure à son œuvre martiale.
Le but n’est donc plus seulement de former un combattant plus efficace.
Le Sin Moo doit participer à la construction d’un corps plus sain, plus stable et plus durable, d’un esprit plus calme, plus lucide et plus élevé, d’une conscience moins dominée par les réactions émotionnelles et d’une vie plus longue, mais surtout mieux orientée.
Ji Han-Jae parlait de former un être humain accompli. Cette idée ne doit pas être comprise comme la prétention de fabriquer un individu parfait. Elle désigne plutôt un développement plus complet du corps, de l’énergie, de l’esprit et de la conduite.
La longévité occupe ici une place importante.
Mais il ne s’agit pas seulement d’ajouter des années à l’existence. Une longue vie dominée par la peur, la colère, l’ego ou l’absence de direction ne représenterait pas l’accomplissement recherché.
Dans le Sin Moo, la longévité devient la conséquence d’un équilibre plus profond : mieux respirer, mieux réguler l’énergie, préserver les organes, réduire les tensions inutiles, apaiser l’esprit, vivre avec davantage de mesure et éviter que la violence intérieure ne détruise progressivement le corps.
Un corps plus sain permet une pratique plus stable. Un souffle plus profond pacifie l’activité mentale. Un esprit plus clair évite les comportements qui épuisent le corps. Une conduite plus juste donne un sens à la longévité recherchée.
Sin Moo affirme ainsi une hiérarchie essentielle :
L’esprit doit gouverner la technique, mais il doit également gouverner la manière de vivre.
La maîtrise véritable se reconnaît alors à plusieurs capacités : savoir agir sans haine, rester lucide sous la pression, ne pas utiliser plus de violence que nécessaire, préserver son propre équilibre, protéger plutôt que détruire, conserver une responsabilité morale malgré la puissance acquise et développer une vie suffisamment longue et stable pour approfondir, servir et transmettre.
C’est ici que le Sin Moo rejoint naturellement les idéaux de Hongik Ingan et de Guhwal Changsaeng.
La santé et la longévité ne doivent pas seulement permettre de vivre davantage pour soi. Elles doivent donner plus de temps, de stabilité et de capacité pour devenir utile.
Ian A. Cyrus, élève avancé de Ji Han-Jae, insiste aujourd’hui sur ce point : le Sin Moo ne devrait pas être réduit à un uniforme, à une photographie avec le fondateur ou à la répétition d’un programme technique ancien. Selon lui, il constitue le cadre conceptuel qui couronne l’œuvre de Ji Han-Jae. Il rapporte également que celui-ci ne considérait la dimension physique que comme une petite part de l’expérience et assignait au Sin Moo la formation d’un être humain accompli.
Cette lecture confirme que le Sin Moo n’est pas seulement une branche technique du Hapkido, mais une orientation destinée à élever conjointement le corps, l’esprit et la conduite.
9. Les cinq éléments dans le Sin Moo
Le lien entre la dimension interne du Sin Moo et celle du Kuksŏndo apparaît très concrètement dans le travail des cinq éléments.
Avant chaque séance, Ji Han-Jae faisait pratiquer une respiration centrée sur le Danjeon, accompagnée d’une visualisation des cinq organes dans l’ordre suivant :
le cœur — Feu, 火 ; les poumons — Métal, 金 ; la rate — Terre, 土 ; le foie — Bois, 木 ; les reins — Eau, 水.
cet ordre répondait au chemin de visualisation enseigné par Ji Han-Jae et non à la présentation théorique habituelle du cycle des cinq phases.
Le pratiquant ne commençait donc pas immédiatement par frapper, chuter, projeter ou immobiliser. Il commençait par revenir au Danjeon, réguler son souffle, porter sa conscience vers les organes, établir un lien entre le corps humain et les cinq éléments, puis préparer intérieurement l’action martiale.
La pratique externe prenait ainsi naissance dans un travail interne.
Les cinq éléments n’étaient pas seulement des symboles abstraits ou des catégories de combat. Ils reliaient le souffle, les organes, l’attention et les transformations de la nature.
10. Les cinq éléments : un pont vivant avec le Kuksŏndo
Les cinq éléments constituent l’un des liens les plus précis entre le Sin Moo et le Kuksŏndo.
Ils ne sont pas des éléments fixes au sens occidental. Ils représentent cinq phases ou cinq mouvements de transformation :
Bois — 木 : croissance, mise en mouvement, déploiement ; Feu — 火 : expansion, chaleur, rayonnement ; Terre — 土 : centre, stabilité, transformation et intégration ; Métal — 金 : condensation, structure, clarification ; Eau — 水 : profondeur, réserve, adaptation et retour à la source.
Ces mouvements apparaissent dans les saisons, les cycles naturels, les organes, les rythmes du corps, les états du souffle et les transformations de l’énergie.
Dans le Sin Moo, le travail respiratoire des cinq organes (Danjeon Breathing) prépare intérieurement le pratiquant avant l’action martiale.
Dans le Kuksŏndo, cette correspondance s’inscrit dans une compréhension plus générale de l’être humain comme partie intégrante du Ciel, de la Terre et de la nature.
Le corps n’est donc pas considéré comme une machine indépendante. Il est un microcosme traversé par les mêmes rythmes que le monde naturel.
Dans le Sin Moo, les cinq éléments préparent intérieurement l’action martiale. Dans le Kuksŏndo, ils participent à la compréhension de l’unité entre le corps, le souffle, la nature et l’univers.
11. Chung San : le don des ermites au monde
Dans les récits du Kuksŏndo, Chung San représente le passage d’une tradition préservée dans les montagnes à une transmission publique.
Mais cette descente vers la société ne relève pas seulement d’une décision personnelle. Elle répond à une mission.
Selon la tradition, les ermites qui avaient préservé cet art dans les montagnes ne l’ont pas enseigné à Chung San pour qu’il le conserve pour lui-même. Ils lui ont transmis le Kuksŏndo comme un cadeau destiné aux êtres humains, avec la mission de le rendre accessible aux hommes et aux femmes vivant dans la société
Autrement dit, Chung San n’a pas reçu cet enseignement pour s’élever seul, ni pour devenir le gardien exclusif d’un savoir secret. Il l’a reçu afin de le transmettre.
Les ermites voyaient dans cette pratique un moyen de renforcer la vitalité, restaurer l’équilibre, approfondir la respiration, éveiller la conscience et aider l’être humain à retrouver une relation plus juste avec la nature. Leur intention n’était donc pas de préserver indéfiniment cet art dans l’isolement des montagnes, mais de l’offrir au monde au moment jugé nécessaire.
Chung San devint ainsi le messager de ce don.
Il descendit des montagnes, transmit publiquement la méthode, structura son enseignement et permit à d’autres de la recevoir à leur tour. Le véritable accomplissement ne consistait pas à demeurer seul dans une maîtrise silencieuse, mais à revenir vers les autres et à partager ce qui avait été confié.
C’est ici que prend tout son sens la mission de Guhwal Changsaeng.
Chung San ne transmit pas uniquement des postures, une méthode respiratoire ou une discipline corporelle. Il rendit disponible une voie destinée à protéger la vie, restaurer la vitalité et favoriser l’éveil de l’être humain.
Puis, après avoir accompli cette mission de transmission, il retourna vivre dans les montagnes.
Ce retour est tout aussi significatif que sa descente.
Il montre qu’il n’était pas venu chercher la reconnaissance, le pouvoir ou une position sociale. Il était venu accomplir une tâche : apporter aux êtres humains un art qui leur avait été offert par les ermites, puis se retirer une fois cette transmission engagée.
Le Kuksŏndo apparaît ainsi comme un don confié à l’humanité, et non comme un savoir destiné à rester enfermé dans une lignée ou réservé à quelques initiés.
Il associe exercices corporels, respiration, méditation, automassages et discipline de vie. Cette combinaison montre qu’il ne se limite ni à la gymnastique ni à la contemplation. Il constitue une voie complète, transmise afin d’aider les êtres humains à retrouver plus de santé, d’équilibre, de conscience et de lien avec le vivant.
12. Les trois grandes étapes de la voie du Kuksŏndo
La structure profonde du Kuksŏndo peut être comprise à travers trois grandes orientations complémentaires.
Jeonggakdo Beop — 정각도법
Construire le corps
Le Jeonggakdo Beop correspond à la construction et à l’organisation du corps.
Il développe la posture, la mobilité, la souplesse, la stabilité, la coordination, la force, l’endurance et l’ancrage.
Il comprend également la partie externe des arts martiaux : celle qui permet au corps d’agir, de résister, de se déplacer et d’exprimer une technique.
Cette étape ne doit pas être méprisée au nom de l’interne. Le corps est le lieu de l’expérience. Sans base physique réelle, le souffle et la méditation peuvent rester désincarnés.
Mais le corps n’est pas construit pour devenir un objet de culte. Il est préparé pour devenir un instrument stable de la conscience.
Tonggi Beop — 통기법
Respirer et communiquer avec l’univers
Le Tonggi Beop marque un changement de perspective.
Le pratiquant ne cherche plus seulement à améliorer sa respiration individuelle. Il apprend à ressentir que son souffle s’inscrit dans un mouvement plus vaste.
Respirer signifie alors recevoir, transformer, restituer, communiquer avec la nature et reconnaître que l’être humain n’est pas séparé de son environnement.
Le souffle devient le lieu de rencontre entre l’intérieur et l’extérieur.
L’air entre dans le corps, mais il vient d’un monde auquel nous appartenons déjà. L’expiration retourne vers ce monde. À chaque cycle, la frontière entre soi et l’univers devient moins rigide.
Le Tonggi Beop ne se réduit donc pas au Danjeon Breathing. La respiration du Danjeon en constitue un fondement technique, mais le Tonggi Beop en révèle la portée plus vaste : respirer et communiquer avec l’univers.
Cette étape rejoint directement la pensée taoïste. Le pratiquant cesse progressivement de vouloir imposer son rythme à la nature. Il apprend à s’accorder à elle.
Sŏndo Beop — 선도법
Accéder à la sagesse de la Voie
Le Sŏndo Beop conduit la pratique vers sa dimension de sagesse.
Le mot Beop — 법, 法 peut désigner une méthode, une loi, un principe ou un enseignement juste.
À ce niveau, la question n’est plus seulement : comment renforcer mon corps, mieux respirer ou faire circuler l’énergie ?
Elle devient : dans quelle direction employer ce que j’ai acquis ? Comment agir sans nuire inutilement ? Comment discerner ce qui sert réellement la vie ? Comment transmettre sans déformer ? Comment rester humble malgré la connaissance ?
Le Sŏndo Beop ne se limite donc pas à la philosophie au sens intellectuel. Il désigne une sagesse vécue, vérifiée dans le corps, le souffle, les relations et les décisions.
13. Une progression qui n’est pas une rupture
Ces trois étapes ne sont pas trois disciplines séparées.
Le Jeonggakdo Beop ne disparaît pas lorsque commence le Tonggi Beop. Le corps continue d’être travaillé.
Le Tonggi Beop n’est pas abandonné lorsque s’ouvre le Sŏndo Beop. Le souffle continue d’unir le corps et la conscience.
La sagesse ne remplace pas le corps ni la respiration. Elle leur donne une orientation.
Jeonggakdo Beop construit le lieu de la pratique. Tonggi Beop ouvre ce lieu à l’univers. Sŏndo Beop donne à cette relation une direction juste.
Le corps devient stable. Le souffle devient relation. L’esprit devient lucide. La conscience devient service.
14. Hyunmoon Kim : un pont entre l’Orient et l’Occident
Hyunmoon Kim a joué un rôle déterminant dans la transmission du Kuksŏndo hors de Corée. Il ne s’est pas contenté d’exporter une pratique orientale vers l’Occident : il a cherché à construire un véritable pont entre deux manières de comprendre l’être humain.
Formé dans la tradition transmise par Chung San, il a introduit le SunDo aux États-Unis, puis au Canada et en Europe. Son travail a consisté à rendre accessibles des principes issus de la tradition coréenne sans les réduire à de simples techniques de bien-être ni les enfermer dans un langage exclusivement asiatique.
Cette volonté de dialogue apparaît également dans son parcours universitaire aux États-Unis. Sa thèse sur le SunDo, soutenue en 2002, mobilise une approche archétypale du développement personnel et établit un dialogue avec la psychologie occidentale. Cette démarche s’appuie sur l’héritage de Carl Gustav Jung, qui voyait dans les archétypes des structures profondes participant à l’organisation et à la transformation de la psyché.
Hyunmoon Kim incarne ainsi un passage essentiel : il a rendu compréhensible, pour un Occidental, une discipline dont les concepts ne trouvent pas toujours d’équivalent immédiat dans nos catégories habituelles.
Il m’a directement enseigné les postures, la respiration, la structure progressive de la pratique, les principes internes et l’unification du corps, du souffle et de l’attention.
Cette transmission directe est essentielle dans mon parcours. Elle m’a permis de comprendre que le Kuksŏndo ne consiste pas à juxtaposer des exercices physiques et une méditation. Chaque posture devient un support du souffle, chaque respiration un support de concentration, et chaque concentration une ouverture vers une transformation plus profonde.
Hyunmoon Kim fut donc, au sens le plus complet du terme, un pont entre l’Orient et l’Occident : non pas en diluant la tradition, mais en lui donnant un langage qui puisse être entendu au-delà de son contexte culturel d’origine.
15. Jin Mok, le Gihwa Beop et la vision contemporaine du Bakdol Kuksŏndo
Jin Mok est le fils de Chung San. Il porte aujourd’hui la transmission du Bakdol Kuksŏndo reçue de son père et poursuit la mission de rendre cette voie accessible à l’échelle internationale.
Son nom de maître, Jin Mok — 진목, est associé dans cette transmission à l’idée de vision authentique : voir avec justesse, au-delà des apparences, des habitudes et des intérêts immédiats.
Cette notion rejoint directement le Sŏndo Beop. La sagesse commence par une vision correcte : voir le corps tel qu’il est, reconnaître les limites de l’ego, mesurer les conséquences de ses actes, percevoir l’unité entre la santé individuelle et celle du vivant, discerner ce qui doit être préservé dans une tradition et ce qui doit être rendu accessible au monde contemporain.
Jin Mok possède également une dimension singulière dans la transmission actuelle : il enseigne la partie martiale interne préservée au sein du Kuksŏndo, le Gihwa Beop — 기화법.
Cette méthode révèle que le Kuksŏndo n’est pas uniquement une pratique posturale, respiratoire ou méditative. Derrière le travail interne se trouve aussi une intelligence martiale fondée sur :
– les transferts de poids ;
– les déplacements ;
– l’orientation du bassin ;
– les positions des jambes ;
– l’ancrage ;
– la continuité du mouvement ;
– la circulation de l’énergie dans l’action.
Il ne s’agit pas de produire une force musculaire brutale. La puissance vient de l’organisation du corps, du déplacement du centre, du relâchement, de la coordination et de la capacité à transmettre l’énergie à travers une structure juste.
Jin Mok est aujourd’hui l’un des très rares maîtres à transmettre publiquement cette dimension martiale interne du Bakdol Kuksŏndo, qu’il a reçue dans la lignée de Chung San.
La puissance du Gihwa Beop ne doit pas servir à la destruction. Elle est mise au service d’une élévation du pratiquant. La pratique martiale devient alors un laboratoire de conscience : apprendre à déplacer son poids sans tension inutile, à sentir le moment juste, à ne pas s’opposer frontalement, à produire une force plus grande avec moins de crispation et à rester maître de l’intention qui accompagne le geste.
Cette dimension contemporaine est essentielle.
La pandémie de COVID-19 a révélé la fragilité de nos sociétés, l’isolement, la peur et l’importance de la santé physique et mentale. Les guerres rappellent combien les tensions humaines, politiques et idéologiques peuvent rapidement conduire à la destruction. À cela s’ajoutent la sédentarité, les maladies chroniques, les dérèglements climatiques, la perte de repères et une rupture croissante entre l’être humain et la nature.
Le Kuksŏndo ne peut évidemment résoudre à lui seul les crises politiques, sanitaires ou écologiques. Il peut cependant agir à l’endroit où commence toute transformation durable : la relation de l’être humain à son corps, à son esprit, aux autres et au vivant.
Le Kuksŏndo propose alors une réponse concrète :
– restaurer le corps ;
– renforcer la vitalité ;
– approfondir le souffle ;
– pacifier l’esprit ;
– retrouver une capacité d’adaptation ;
– développer une force qui ne cherche pas la domination ;
– rétablir une relation plus juste avec la nature ;
– faire de la santé personnelle une base pour mieux servir les autres.
Dans cette perspective, le développement international du Bakdol Kuksŏndo ne constitue pas une simple expansion institutionnelle. Il répond à une nécessité de notre époque : transmettre une voie d’intériorité dans un monde saturé de sollicitations, une voie d’équilibre dans une époque de tensions, une voie de santé et de longévité qui demeure inséparable de la responsabilité envers le vivant.
Je m’inscris pleinement dans cette vision et dans le développement mondial du Bakdol Kuksŏndo.
16. Une même direction, plusieurs transmissions
Les maîtres qui ont marqué mon parcours ne m’ont pas transmis la même chose, mais leurs enseignements convergent.
Lee Do-sa représente la dimension intérieure qui prépare le changement de Ji Han-Jae : méditation, respiration, Danjeon et maîtrise de l’esprit.
Ji Han-Jae représente l’accomplissement de la puissance martiale, puis son dépassement par le Sin Moo : l’esprit doit gouverner la technique et la manière de vivre.
Juerg Ziegler, lui-même élève direct de Ji Han-Jae, m’a transmis son enseignement et m’a permis d’approfondir concrètement le Sin Moo dans ses dimensions martiale et intérieure.
Chung San représente le retour de la tradition vers la société et la mission de Guhwal Changsaeng.
Hyunmoon Kim représente la transmission directe du Kuksŏndo et son ouverture internationale.
Philippe Lewkowicz, formé auprès de Hyunmoon Kim, m’a accompagné dans l’apprentissage du Kuksŏndo et m’a ensuite confié la responsabilité de poursuivre et de développer cet enseignement en France.
Jin Mok représente la continuité du Bakdol Kuksŏndo, la préservation d’une vision authentique et la responsabilité de développer cette voie dans le monde contemporain qui en a profondément besoin.
Ces transmissions ne forment pas un assemblage artificiel. Elles éclairent différentes étapes d’un même mouvement :
– construire la capacité ;
– centrer le souffle ;
– maîtriser l’esprit ;
– comprendre la Voie ;
– employer cette maîtrise au service du vivant.
17. Sin Moo et Kuksŏndo : deux voies distinctes, une même orientation
Le Sin Moo et le Kuksŏndo ne doivent pas être confondus. Le premier prend naissance dans l’art martial ; le second organise une voie corporelle, respiratoire, méditative et spirituelle. Pourtant, lorsqu’on dépasse leurs formes extérieures, ils convergent vers une même transformation de l’être humain.
Ils partagent plusieurs principes fondamentaux.
Le Danjeon
Dans les deux disciplines, le Danjeon est un centre d’organisation du souffle, de l’attention et du mouvement.
Les cinq éléments
Ji Han-Jae les faisait travailler par la respiration et la visualisation des cinq organes avant la pratique martiale. Le Kuksŏndo les inscrit dans une compréhension plus large des transformations du corps et de la nature.
L’union de l’externe et de l’interne
Le Sin Moo ne renonce pas à l’efficacité martiale, mais il la place sous la direction d’un esprit appelé à s’élever et à se transformer
Le Kuksŏndo ne rejette pas le corps, mais il le transforme en support du souffle et de la sagesse.
Le non-agir
Dans les deux voies, la maîtrise avancée réduit l’effort inutile. Le mouvement devient plus naturel, plus précis et mieux accordé à la situation.
Yin et Yang
La fermeté et la souplesse, l’action et le repos, la structure et la circulation doivent s’équilibrer.
La santé et la longévité
Le Sin Moo recherche un corps plus stable, un esprit plus élevé et une vie plus longue afin que le pratiquant puisse continuer à progresser, à servir et à transmettre.
Le Kuksŏndo travaille également à préserver la vitalité, équilibrer le souffle et harmoniser l’être humain avec les rythmes naturels.
Dans les deux cas, la longévité n’est pas une fin égoïste. Elle donne le temps nécessaire à l’approfondissement et à la transmission.
Une responsabilité morale
La capacité obtenue ne doit pas nourrir la domination. Elle doit permettre de protéger, d’aider et de transmettre.
Le Sin Moo part de l’art martial pour découvrir que la technique doit être gouvernée par un esprit en voie d’élévation. Le Kuksŏndo part de la construction du corps pour ouvrir le souffle à l’univers et conduire l’esprit vers la sagesse. Tous deux invitent finalement à transformer la force personnelle en capacité de servir la vie.
18. Une voie au service du vivant
Le Kuksŏndo ne peut être réduit à une méthode de bien-être.
Bien respirer, développer sa souplesse, améliorer sa santé et retrouver de la stabilité sont des bienfaits importants. Mais ils ne constituent pas la finalité ultime.
Une personne peut rechercher la santé uniquement pour conserver davantage de confort personnel. Elle peut cultiver l’énergie pour renforcer son ego. Elle peut même utiliser un enseignement traditionnel comme un moyen de distinction sociale.
Ce serait manquer la direction de la Voie.
Le corps est renforcé afin de pouvoir agir. Le souffle est approfondi afin de retrouver l’unité. L’esprit est pacifié afin de voir plus justement. La sagesse est cultivée afin de servir la vie.
C’est à ce point que le Tao, Hongik Ingan et Guhwal Changsaeng se rejoignent.
Le Tao enseigne à agir en accord avec le mouvement naturel plutôt qu’en imposant constamment sa volonté.
Hongik Ingan demande que les capacités développées contribuent largement au bien humain.
Guhwal Changsaeng rappelle que la connaissance et la force doivent protéger, restaurer et faire vivre.
19. Le sens de mon engagement : la boucle est bouclée
Je m’inscris entièrement dans cette orientation.
Les arts martiaux externes m’ont appris la structure, l’ancrage, la décision, la discipline, l’engagement et la capacité à protéger. Ils ont constitué pour moi une première forme de Jeonggakdo Beop : construire le corps, développer ses capacités et maîtriser la dimension externe.
Puis le Kuksŏndo m’a conduit vers le Tonggi Beop : comprendre que le souffle ne se limite pas au corps individuel, mais qu’il relie l’être humain à la nature et à l’univers.
Enfin, le Sŏndo Beop donne sa direction au chemin : la connaissance doit devenir sagesse, et la sagesse doit devenir service.
Avec le Gihwa Beop — 기화법, la boucle se referme.
J’ai commencé mon parcours par un art martial externe, fondé sur la technique, la structure et l’efficacité. Après des années consacrées au souffle, au Danjeon, aux postures et à la transformation intérieure, je retrouve aujourd’hui la dimension martiale sous une autre forme : plus interne, plus subtile, mais néanmoins très puissante.
Ce retour n’est pas un retour en arrière.
Le Gihwa Beop repose sur les transferts de poids, les déplacements, les positions des jambes, l’organisation du centre et la circulation de l’énergie. La puissance ne naît plus principalement de la contraction musculaire ni de la volonté de s’imposer. Elle apparaît lorsque le corps est justement placé, lorsque le poids se transmet sans rupture et lorsque l’intention reste claire.
L’art martial externe fut la racine de mon parcours. Le Kuksŏndo en a transformé la croissance en approfondissant le souffle et la conscience. Le Gihwa Beop fait aujourd’hui réapparaître la dimension martiale, mais nourrie de tout le travail intérieur accompli.
Cette puissance n’a pas vocation à détruire. Elle doit élever.
Elle élève le pratiquant lorsqu’elle lui apprend à remplacer la brutalité par la précision, la crispation par l’organisation, l’opposition par l’adaptation et la domination par la maîtrise de soi.
Elle peut aussi élever la relation avec l’autre, car le partenaire n’est plus seulement celui que l’on doit vaincre. Il devient celui qui révèle nos tensions, nos déséquilibres, nos peurs et notre capacité à agir sans violence inutile.
La boucle est donc bouclée, mais le chemin n’est pas terminé.
Je ne renie pas l’art martial externe par lequel j’ai commencé. Il m’a donné la structure nécessaire. Mais je comprends désormais que la forme la plus avancée de l’art martial ne réside pas seulement dans une puissance supérieure. Elle réside dans une puissance mieux orientée.
Une énergie plus forte, mais une intention plus juste. Une technique plus efficace, mais un ego moins présent. Une capacité martiale réelle, mais placée au service de l’élévation plutôt que de la destruction.
C’est dans cette continuité que je situe aujourd’hui mon enseignement : unir la racine martiale, la profondeur respiratoire du Kuksŏndo, la sagesse du Sŏndo Beop et la dimension martiale du Gihwa Beop.
Le but n’est pas de choisir entre l’externe et l’interne. Il est de les réunir dans une voie où le corps devient plus solide, le souffle plus vaste, l’esprit plus clair et la force plus responsable.
Conclusion — Une puissance mieux orientée
Mon parcours ne m’a pas conduit à abandonner les arts martiaux pour les arts énergétiques. Il m’a conduit à comprendre leur continuité.
J’ai d’abord eu besoin de bouger, de libérer mon énergie et de construire une force capable d’agir. Mes blessures m’ont ensuite obligé à écouter autrement mon corps. Le Kuksŏndo m’a ouvert à la respiration, au Danjeon, à la nature et à la sagesse de la Voie. Le Gihwa Beop me permet aujourd’hui de retrouver l’art martial sous une forme transformée par tout le travail intérieur accompli.
La puissance n’est pas rejetée : elle est éduquée. La technique n’est pas abandonnée : elle est éclairée. La longévité n’est pas recherchée pour elle-même : elle donne le temps de servir et de transmettre.
Hongik Ingan indique le bien commun. Guhwal Changsaeng rappelle la responsabilité envers le vivant.
La véritable maîtrise ne consiste donc pas seulement à disposer d’une énergie plus forte. Elle consiste à lui donner une intention plus juste.